Une vision libre du couple

Comme abordé dans l’article consacré à ce qui pourrait constituer un coupe « équilibré », il n’existe pas de modèle idéal du couple, pas davantage du côté des couples traditionnels que des couples libres. La seule recette (s’il en existe une) pour optimiser les chances de réussite du couple, c’est de s’assurer que les règles du jeu sont claires pour les deux parties et qu’elles partagent des valeurs et des croyances communes… ou à défaut qu’elles sont parfaitement informées de ce que sont les valeurs et les croyances de l’autre et s’engagent à les respecter. L’amour et le respect de l’autre (dans le respect bien sûr de ses propres besoins, valeurs et croyances)  étant la valeur suprême.

Une jeune collègue rencontrée dans un séminaire professionnel à Lausanne, me confiait avoir une liaison extraconjugale. Cette situation étant nouvelle pour elle, elle en fut d’abord perturbée puis prit le parti de se revendiquer militante de la plus grande liberté dans le couple. Elle m’expliqua aussi qu’elle avait choisi d’en parler à son mari… et sa difficulté à rétablir une relation équilibrée avec lui :

« Même si j’essaie de sauver mon mariage, ce petit rêve (ladite liaison) me fait un bien fou ! ». Puis elle s’est reprise : « Étant donné que j’essaie sincèrement de sauver mon mariage, j’ai compris que me protéger à travers mon jardin secret, était la seule façon d’être hors d’atteinte d’une emprise excessive et délétère de mon mari qui est maladivement jaloux. C’est un homme peu sûr de lui. Il est en outre en échec professionnel… ce qui n’arrange pas les choses. Mais il qui se comporte avec moi en enfant capricieux, exigeant et en propriétaire… et plus du tout en ami ou en partenaire ».

Puis elle ajouta ceci : « Pour donner de l’amour au quotidien à mon mari (et aux autres personnes qui me sont chères : enfants, parents, amis, collègues), il m’est nécessaire de commencer par m’aimer moi-même. Et pour ça, j’ai besoin de respirer, d’être bien dans mon corps, de me sentir libre d’en jouir à ma guise, de donner de l’amour et d’en recevoir. Et je comprends maintenant que tout ce qui me fait du bien (ou pourrait faire du bien à mon conjoint s’il était plus libre dans sa tête) fait du bien à mon couple, par la bonne humeur et la gentillesse que je distribue alors à foison… Alors que si je me laisse enfermer dans une monogamie scrupuleuse, mais étriquée, je me dessèche sur pied, je me fais rouler dans la farine et je dépéris. Je le sais. J’ai essayé pendant des années ! Mais j’ai failli en mourir. Plus j’essayais d’être conforme à ses attentes, plus je me niais et plus il me prenait pour un paillasson, plus il était jaloux (mêmes de mes amies !) et plus il me faisait vivre l’enfer ».

Et d’ajouter :
« Mon couple ira mieux, si mon mari comprend que je ne suis pas sa mère (chargée de soigner ses blessures d’enfants à sa place) que j’ai besoin de liberté et de satisfaire mes propres besoins (dont il ne s’occupe d’ailleurs aucunement et ce n’est pas plus mal). Et que nous devons, l’un comme l’autre, donner sans retenue mais n’attendre rien de l’autre et aussi que nous sommes en charge de notre propre bonheur, plutôt que ne nous asservir au seul devoir de faire le bonheur de l’autre. Je considère ainsi que je ne dois rien à personne… comme personne ne me doit rien (ni l’amour ni l’exclusivité sexuelle). Et surtout que je ne dois jamais faire la tête, jamais me poser en victime, jamais lui faire de reproche. Le jour où l’autre voit que tu te considères comme une victime, il a gagné, car il mesure son emprise sur toi ! C’est d’ailleurs pour ça que je le supporte de mieux en mieux. Il n’a plus d’emprise sur moi. Je sais qu’il est comme il est et que je ne le changerai pas. Et lorsqu’il me casse les pieds, je lui souris sans un reproche et je vais prendre l’air. Je ne sais pas s’il pourra se satisfaire de la nouvelle liberté que je prends… mais ce sera son problème et pas le mien ».

Et de conclure :
« La vraie fidélité, d’ailleurs, ce n’est pas l’exclusivité sexuelle, c’est le soutien indéfectible qu’on apporte aux personnes auprès de qui on a pris un engagement. C’est pour ça que j’aimerais rester sa meilleure amie (à défaut de mieux) quoi qu’il arrive.

Et de ce point de vue là je suis la femme la plus fidèle ; Et ce malgré les coups et les blessures que j’ai reçus dans le mariage… jusqu’au jour où j’ai compris que je ne prenais que les coups que je voulais bien prendre, en me comportant comme une esclave ou une chienne fidèle.

Même si aujourd’hui je n’ai pas encore eu beaucoup l’occasion de commettre des infidélités conjugales, je me sens au moins libre dans ma tête, légère joyeuse et de bonne humeur et j’apporte du sourire dans mon couple et dans ma famille…

Je fais malgré tout le choix de ne rien lui confier de cette idylle naissante, non pas pour me protéger, car je n’ai plus peur de lui et s’il fallait nous séparer, je serais prête à payer ce prix pour garder la tête haute, ma dignité et respecter mes convictions. Mais pour protéger sa tranquillité et son confort intellectuel. Je suis sûre qu’il n’est pas dupe, mais il est intelligent et il redoute trop les réponses qui lui feraient mal, pour me poser des questions trop précises sur mon emploi du temps. Et pour le moment, ça semble nous convenir à tous deux. Je pense d’ailleurs que j’aurais peut-être une blessure d’amour propre si je découvrais qu’il me trompe à son tour… mais ça me paraitrait au fond plus juste. Et les enfants dans tout ça ? A 12, 9 et 6 ans, ils sont heureux et insouciants. Ils ne sont pas impactés, car ils sont loin de tout ça ».

Je n’ai pas revu cette jeune femme (qui se reconnaîtra peut-être si elle lit ces lignes) et je ne sais pas si son mari a fini par partager cette vision libre du couple, mais j’ai compris qu’elle était allée assez loin dans sa vision d’un amour fraternel et libre, que, s’il le fallait, elle préférerait vivre seule que mal comprise ou contrôlée par un mari possessif. Je n’ai pas à porter de jugement de valeur quant au modèle de couple revendiqué par les personnes qui se confient à moi, mais ce témoignage montre que la liberté dans le couple n’est pas garante d’harmonie, si seul un des protagonistes y adhère. Le débat central reste ainsi, quel est le socle de croyances et de valeurs communes partagées par les candidats à la vie commune.

Rares sont ainsi les couples qui partagent cette liberté de pensée. Et surtout les couples en détresse ou en colère que je rencontre à mon cabinet ne viendraient pas consulter s’ils partageaient une telle philosophie de l’amour sans contrainte. Mais je rencontre de plus en de jeunes femmes éprises de liberté, de féminisme et d’authenticité qui défendent ce genre de liberté… je dirais surtout cet idéal d’indépendance émotionnelle.

Erich Fromm, sociologue et psychanalyste américain (mort en 1980), écrivait dans l’Art d’Aimer (paru en 1957) que le creuset du véritable amour est l’amour fraternel ; c’est-à-dire un amour débarrassé des poisons qui gangrènent l’amour conjugal que sont en particulier : le sentiment de propriété, l’exigence d’exclusivité sexuelle de l’autre, le reproche, la jalousie, le mensonge et la culpabilité.

Ceci posé, il ne m’appartient aucunement d’influencer les personnes que je reçois en coaching (pas plus qu’en médiation, d’ailleurs), ni d’interférer avec leurs croyances et leurs valeurs. Je me garde ainsi scrupuleusement d’émettre des jugements quant à leur système de valeurs, leurs croyances, leurs agissements et leurs attentes. Mon seul rôle est ainsi de les aider à prendre confiance en elles et à découvrir en elles-mêmes les ressources à mobiliser pour réussir dans leur projet de vie. La seule limite à cela, c’est que la personne coachée ne doit pas me donner à penser qu’elle souhaite se conforter, auprès de moi ou à travers moi, dans un rôle de manipulation de son conjoint ou m’instrumentaliser à cette fin. C’est particulièrement vrai en médiation, d’ailleurs, où recevant les deux protagonistes simultanément, je décèle rapidement ce genre de menées.

Si j’ai ainsi le sentiment d’être consulté par une personne que je ressens toxique et/ou manipulatrice, il m’est permis de refuser la mission ; ce qui relève d’ailleurs de l’éthique le plus élémentaire.

A l’instar de cette jeune femme, de plus en plus, de ménages (souvent jeunes mais pas que) considèrent que la fidélité – entendez l’exclusivité sexuelle – n’est pas la condition principale de la réussite d’un couple qui repose davantage sur la confiance, la bienveillance et l’amitié profonde. Nombreux sont aussi ceux qui pensent que l’injonction d’exclusivité sexuelle est un carcan inhumain qui détruit la légèreté, la confiance et l’amour au sein du couple. Ceux-ci se refusent d’ailleurs à mettre sur un pied d’égalité l’engagement grave et profond de fidélité à l’autre, l’amitié, le soutien inconditionnel, la bienveillance, l’indulgence qui lui sont dus, et telle ou telle incartade ou exubérance érotique sans conséquences profonde ni mauvaise intention.

Pour certains couples l’exclusivité sexuelle n’est d’ailleurs pas la condition de la réussite du couple… mais plutôt la conséquence d’une telle harmonie amoureuse et d’une telle connivence qu’aller voir ailleurs n’aurait plus d’intérêt.

Mais de semblables états de grâce dans le couple sont rares et précieux et les couples qui s’autosuffisent émotionnellement sont malheureusement peu nombreux.


Suite : Lutter contre le sentiment d’exclusion