La trahison / le pardon

Le terme de trahison est généralement le premier qui vient à l’esprit, dans le couple, lorsque l’un des protagonistes découvre que l’autre a commis le crime d’infidélité. Le terme d’infidélité étant ici à prendre au sens étroit (mais cependant consacré par l’usage) d’entorse à un engagement (ou une attente) d’exclusivité sexuelle, souvent ressentie comme un ciment du couple. On constate d’ailleurs curieusement que dans les couples qui ne pratiquent plus aucune sexualité, il arrive qu’une exigence d’exclusivité sexuelle de l’une et/ou l’autre des parties (par rapport à l’autre), persiste.

Mais qui serions-nous pour juger ? Nous entrons dans le couple avec nos blessures d’enfants, nos croyances, nos attentes, nos besoins émotionnels et physiologiques propres, souvent impossibles à identifier, concevoir et accepter par notre partenaire… et inconscients ou mal identifiés chez nous. De même manière, nous pouvons cohabiter avec une personne et l’aimer sincèrement pendant 30 ans, sans avoir aucune idée de ses blessures d’enfants, croyances, besoins émotionnels et physiologiques et surtout sans être prêts à les regarder en face, les accepter et surtout sans être capable de montrer notre amour en favorisant l’apaisement de ses blessures d’enfants, la satisfaction de ses attentes et de ses besoins émotionnels et physiologiques.

Ceci met en lumière que notre perception du couple et spécialement de notre couple est subjective et monocentrée. On pourrait dire égoïste, par définition.

Le concept de trahison en amour est par excellence l’illustration de cet égocentrisme essentiel qui nous interdit de nous mettre à la place de l’autre et tout simplement de tenter de le comprendre, là où cette ouverture d’esprit, face à la situation de crise liée à la trahison, serait la seule réponse raisonnable. Mais un mari trompé me disait récemment :
« Je comprends bien ce que je devrais faire, mais je le comprends intellectuellement. Or mon cœur ne suit pas. Emotionnellement j’ai l’estomac retourné et les jambes coupées et je ne peux pas réagir comme je le voudrais sincèrement (intellectuellement) en me remettant en cause. Pour moi, le problème, c’est elle ».

Il existe un plaisant aphorisme pour définir ce qu’est un égoïste : « Un égoïste, c’est quelqu’un qui ne pense pas à MOI ». De même manière, on pourrait écrire : « Un traître, c’est quelqu’un qui ne respecte pas MES valeurs, MES croyances ou MES besoins ».

La médiation comme le coaching vise, au-delà de tout jugement de valeur sur les faits perçus comme une trahison, d’inviter la partie qui se sent la victime d’une trahison à faire un exercice sur elle-même, en sorte de comprendre que le problème ce n’est pas toujours l’autre ou ce n’est pas QUE l’autre. Et surtout qui est l’autre, quelles sont ses représentations, ses croyances, ou ses attentes et besoins qu’elle aurait ignorés, niés ou bridés.

L’amour fraternel que définit Erich Fromm dans l’Art d’Aimer préserve des affres d’attentes excessives dans la relation amoureuse, comme d’un sentiment de propriété sur un autre chosifié.

La recette d’une relation réussie, c’est peut-être ainsi de savoir gérer ses propres frustrations, ses rancœurs (notamment face aux mini-trahisons quotidiennes de l’autre, comme par rapport aux plus graves) et le pansage de ses blessures. Et de cesser de penser « Il ou Elle M’a fait telle chose » ou Il ou Elle M’a trahi(e), pour revenir à un discours plus neutre :

« Il ou Elle a fait telle chose pour satisfaire sa vision ou ses besoins et en tout cas pas CONTRE MOI », sans pour autant se flageller de ne pas parvenir à combler TOUS les besoins de l’autre, car nous sommes seuls en charge de prendre soin de nous et de nos besoins essentiels (pyramide de Maslow). Un amour prétendument fusionnel qui prétendrait s’appuyer sur des attentes démesurées par rapport l’autre serait vite asphyxiant pour l’autre.

La trahison en matière amoureuse est un acte souvent perçu comme impardonnable.

L’impardonnable est par définition ce qui ne peut pas être pardonné. Or, la capacité de pardon est pourtant un ciment du couple plus fort que tous les serments, toutes les règles et tous les interdits qui entourent l’amour et l’exclusivité sexuelle.

La trahison de l’adultère cause des blessures et laisse parfois des traces, en particulier lorsque toute remise en cause et tout pardon sont impossibles. Car nous avons une vision si définitive, si négative et surtout si monocentrée du concept qu’il est difficile de prendre le recul nécessaire. Victimes d’un adultère (ressenti comme une trahison), la colère nous étrangle, nous aveugle et nous paralyse et nous pensons souvent que rien ne justifie qu’on veuille réparer le lien… et que rien d’ailleurs ne saurait réparer le lien trahi. Pire que le lien historique étant bâti sur un mensonge, il ne mérite pas d’être rétabli. Le pardon et la réconciliation sont alors au bout d’un chemin long et ardu.

De même manière, la radicalité de nos croyances nous amène souvent à juger de manière bornée (et toujours de notre point de vue genré et monocentré) les actes des autres couples (trahison, adultère), par un phénomène d’identification. Ceci est illustré par la manière dont nous sommes capables de nous identifier aux héros de cinéma, et par la façon dont nous vibrons à leurs turpitudes amoureuses, à travers des jugements catégoriques et monolithiques. Les trahisons et malentendus amoureux sont d’ailleurs le fond de commerce de la littérature et du cinéma depuis toujours.

Essayons cependant de prendre un peu de recul et de faire preuve d’objectivité et de rigueur pour définir le concept de trahison. Faire l’expérience de la déception et surtout d’un sentiment aigu de trahison est souvent insupportable, en particulier dans le registre du lien amoureux qu’on rêve souvent exclusif. Mais cette désillusion, cette déception, ce sentiment de trahison nous appartiennent et sont liés à notre sentiment subjectif et monocentré de victime de ladite trahison. Ainsi, lorsque le comportement de l’être aimé dérape (par rapport à nos critères) nous ravivons ainsi nos blessures, notre manque de confiance en nous et/ou notre peur de l’abandon.

Mais nous sommes seuls responsables de la désillusion qui en découle ; les faits reprochés à l’autre n’étant que l’élément déclencheur de la crise que nous subissons et que d’autres personnes moins vulnérables auraient pu vivre de manière moins violente.

La trahison peut d’ailleurs s’analyser à deux niveaux : Lorsqu’une personne se sent victime d’un adultère perpétré par son/sa partenaire, s’inquiète-t-elle souvent de savoir qui des deux qui a commis la première trahison dans le couple ? Au fil des années, nombre de couples amoureux laissent en effet de côté la tendresse, l’intimité ou les compliments et la relation s’use d’elle-même et/ou du fait de griefs accumulés. Or, s’il s’agit de couples où les attentes de chacun en matière de tendresse, d’intimité ou de compliments sont assez limitées et symétriques, il n’y aura pas de crise majeure, seulement un peu d’ennui.

Mais il est fréquent que les besoins émotionnels, sensoriels et de reconnaissance de l’un soient énormes, alors que ceux de l’autre sont faibles. Ainsi, le premier souffrira mille morts de manquer de tendresse, d’intimité ou de compliments et en un mot de ne pas se sentir désiré ou sexy ou seulement beau dans le regard de l’autre. Or, s’il en vient à remplir ses besoins émotionnels auprès d’une tierce personne, qui aura commis la première trahison ? Celui qui aura accepté de laisser dépérir la relation amoureuse avec l’être prétendument aimé par, manque d’attention, manque de soin et une inhumaine ignorance de ses besoins fondamentaux… ou celui dont l’instinct de survie l’aura opportunément conduit à prendre la responsabilité de satisfaire ses besoins émotionnels est sensuels vitaux ? Ces besoins ne sont-ils pas proches de la base de la pyramide de Maslow ? Et ne sommes-nous pas les premiers à devoir prendre soin de nous et de la satisfaction de nos besoins essentiels ?

La vision que nous pouvons avoir de la trahison est ici bien sûre subjective ou partisane :

Pour l’un, la trahison c’est celle de l’autre qui l’a rejeté, ignoré et mis sur le banc de touche de l’amour, alors que pour l’autre (qui avait remisé son amour au garage comme un scooter sur sa béquille), la trahison c’est celle de son conjoint qui a manqué au devoir social de le reconnaître comme son propriétaire exclusif et parfois pire, de l’avoir potentiellement exposé au ridicule de la cocufication, auprès de leur réseau relationnel commun. Cette blessure est en effet souvent avant tout une blessure d’amour propre, car il (ou elle) trouve ailleurs ce que je ne suis pas capable de lui donner ou il (ou elle) risque ainsi de me quitter (peur du qu’en dira-t-on et/ou de l’abandon). La blessure d’amour propre se complète en effet souvent d’un sentiment d’insécurité pour celui des deux dont les attentes par rapport au couple et à l’autre sont dangereusement surdimensionnées, par manque de confiance en soi ou d’autonomie (émotionnelle ou matérielle).

Nous devrions sans doute faire preuve d’une plus grande flexibilité vis-à-vis de notre interprétation de la trahison. Parfois, les conséquences sont plus importantes que les actes en eux-mêmes. Derrière ce que nous appelons trahison se cache parfois seulement un comportement de l’autre qui est en désaccord avec nos valeurs, nos croyances, attentes ou nos désirs et qui de surcroît nous place dans une situation d’inconfort, d’humiliation voire d’insécurité, cf. / La trahison une blessure surdimensionnée.

Les couples polyamoureux sont un bel exemple d’un amour libéré des poisons que représentent : la croyance d’un droit de propriété sur l’autre, l’attente d’une exclusivité sexuelle (érigée en socle du couple), le droit de faire des reproches à l’autre, la jalousie, le mensonge et la culpabilité / cf. La trahison, une blessure surdimensionnée.


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